L'art de la gravure japonaise Shin Hanga : les secrets de fabrication des estampes de Kawase Hasui
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Vous êtes-vous déjà demandé comment sont créées les estampes japonaises qui ornent les murs des plus grands musées ? Derrière chaque œuvre de Kawase Hasui, maître du shin-hanga (voir notre biographie de Kawase Hasui), se cache un processus artisanal fascinant impliquant quatre artisans et des semaines de travail minutieux.
Cet article, fondé sur le livre de Brigitte Koyama-Richard et sur des archives rares du musée folklorique de la ville d'Ōta, vous dévoile les coulisses de cette technique qui a conquis le monde entier, de Paris à New York.

Kawase Hasui chez lui, à Magome.
Qu'est-ce que le shin-hanga ?
Le shin-hanga (« nouvelle estampe ») est un mouvement artistique japonais du début du XXe siècle qui a réinventé l'art de la gravure sur bois. Contrairement aux estampes de l'époque d'Edo, souvent considérées comme des objets récréatifs ou éducatifs, les œuvres shin-hanga étaient avant tout des créations artistiques.
Ce renouveau fut orchestré par Watanabe Shōzaburō, éditeur visionnaire qui réunit autour de lui les plus grands talents de l'époque.
Les quatre artisans de l'estampe
Chaque estampe résulte d'une collaboration étroite entre :
- L'éditeur (hanmoto) : Watanabe Shōzaburō, qui finance et coordonne
- Le peintre : Kawase Hasui, créateur des paysages
- Le graveur : Maeda Kentarō, maître de la précision
- L'imprimeur : Ono Gintarō, magicien des couleurs
Le documentaire A Life in Prints (Hanga ni ikiru) illustre magnifiquement cette collaboration. Si Hasui reste aujourd'hui le plus connu, le travail minutieux de ses collaborateurs mérite d'être reconnu.
Les 3 étapes de création d'une estampe shin-hanga
Étape 1 : le dessin préparatoire
Kawase Hasui parcourait le Japon à la recherche de paysages inspirants. Carnet en main, il croquait au crayon noir les scènes qui captivaient son regard, ajoutant parfois quelques touches de couleur.
Le soir venu, Hasui retravaillait ses croquis sur de grandes feuilles au format ōban (environ 36 × 24 cm), la taille standard des estampes. Une fois satisfait du résultat, il présentait son dessin à Watanabe.
L'éditeur évaluait alors le potentiel commercial du dessin. Produire une estampe représentait un investissement considérable : il fallait payer les artisans à l'avance et financer les matériaux (papier précieux, bois de cerisier, outils spécialisés).
Après validation, Hasui traçait méticuleusement les contours principaux à l'encre de Chine sur une feuille de papier japonais très fine, qu'il remettait ensuite au graveur.
Étape 2 : la gravure sur bois (environ deux semaines)
Le maître graveur Maeda Kentarō recevait le dessin et commençait un travail de précision qui durait environ deux semaines pour la première planche complète (omohan).
Le choix du bois de cerisier
Maeda utilisait du bois de cerisier, un matériau aux qualités exceptionnelles :
- un grain fin permettant une précision extrême ;
- une faible dilatation à l'humidité ;
- une bonne stabilité au séchage.
Watanabe achetait ces planches longtemps à l'avance et les laissait sécher trois ans avant de les utiliser.
Le processus de gravure
- Le graveur enduisait la planche d'une colle traditionnelle à base de riz (wanori ou yamatonori).
- Il pressait le dessin tracé contre le bois.
- En frottant délicatement le papier avec ses doigts, il transférait les traits d'encre sur le bois tandis que le papier se désagrégeait.
- Le dessin original était ainsi détruit : le processus est irréversible.
- Maeda incisait d'abord les contours, puis retirait soigneusement le bois environnant pour créer le relief.
Une fois la première planche terminée, il s'en servait pour tirer des épreuves monochromes que Hasui coloriait à la main pour indiquer les teintes exactes souhaitées.
Les planches de couleur
Le graveur créait ensuite des planches supplémentaires, une par couleur. Pour garantir un alignement parfait lors de l'impression, il ajoutait deux encoches de repérage (kentō) sur chaque planche :
- une dans le coin inférieur droit (kagi kentō) ;
- une autre plus haut, du même côté (hikitsuke kentō).
Étape 3 : l'impression
L'imprimeur préparait méticuleusement ses outils, notamment son baren, un tampon qu'il fabriquait lui-même en superposant papier, laque et tissu fin autour d'une spirale de lamelles d'écorce de bambou tressées.
Préparation des matériaux
À ses côtés, il disposait :
- ses pigments dilués à l'eau ;
- des feuilles de papier Echizen washi préparées au dōsa (mélange de colle animale et d'alun) et humidifiées ;
- son encre de Chine en bâton, essentielle pour les contours.
Traditionnellement, les pigments provenaient de minéraux ou de plantes, mais à la fin du XIXe siècle, des colorants synthétiques aux teintes plus vives sont devenus disponibles.
Le processus d'impression
L'imprimeur humidifiait les planches gravées avec un pinceau en crin de cheval (brûlé et poli sur une peau de requin pour éviter qu'il ne se déforme).
Les couleurs étaient appliquées progressivement, des teintes les plus claires aux plus foncées :
- chaque feuille était calée sur les encoches kentō ;
- elle était posée sur la planche encrée ;
- avec le baren, l'imprimeur frottait le papier en mouvements circulaires pour que le pigment se transfère uniformément.
L'innovation gomazuri
Watanabe Shōzaburō introduisit une technique appelée gomazuri, qui laissait volontairement visibles les traces circulaires du baren sur l'estampe, ajoutant une texture caractéristique aux œuvres shin-hanga.
Assis en tailleur devant sa table de travail inclinée (suridai), l'imprimeur vérifiait sans cesse l'alignement des couleurs. Une fois toutes les couches imprimées, l'estampe était achevée : un témoignage de patience, de précision et de maîtrise artistique.

Images tirées du film Color mokuhanga no dekiru made, reproduites dans le livre Kawase Hasui, le poète du paysage de Brigitte Koyama-Richard.
Les archives rares du musée d'Ōta
Le musée folklorique de la ville d'Ōta (Tokyo), dans l'arrondissement où Hasui a vécu, conserve des archives exceptionnelles sur son processus créatif. En voici quelques exemples.

Hiraizumi Konjikidō (3 mai 1955)
Ce jour-là, Hasui commença à peindre l'original de sa dernière grande œuvre, « Hiraizumi Konjikidō ». Le musée conserve à la fois le dessin préparatoire et l'estampe finale, ce qui permet de comparer la vision initiale de l'artiste et le résultat imprimé.

→ Commander une reproduction de Hiraizumi Konjikidō
Shiobara Hatashita (1945)

Le dessin préparatoire issu du carnet de croquis n° 66 révèle la spontanéité du trait de Hasui sur le terrain, face à la composition parfaitement équilibrée de l'estampe finale (source : Ota City Folk Museum).
Maison de l'école chrétienne d'Ibaraki

L'estampe et son dessin préparatoire (source : musée folklorique de la ville d'Ōta).
Miho no Matsubara

Cette célèbre vue de la plage aux pins montre comment Hasui transformait une esquisse en paysage poétique à l'atmosphère unique.
→ Découvrir l'affiche Miho no Matsubara
Pourquoi les estampes de Kawase Hasui fascinent-elles encore aujourd'hui ?
Au-delà de la beauté des paysages, c'est tout ce travail artisanal invisible qui donne à chaque estampe sa valeur. Chaque tirage shin-hanga porte en lui :
- des semaines de travail de quatre artisans ;
- des gestes techniques transmis depuis des générations ;
- des matériaux naturels soigneusement sélectionnés ;
- une approche collaborative unique dans l'histoire de l'art.
C'est cette authenticité qui continue de captiver les collectionneurs du monde entier. Pour voir ce savoir-faire à l'œuvre sur ses sujets favoris, lisez aussi Kawase Hasui et la neige : 11 estampes d'hiver du Japon.
Pour aller plus loin
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→ Explorer notre collection Kawase Hasui
Ressources recommandées
- Documentaire : A Life in Prints: Kawase Hasui (Hanga ni ikiru)
- Livre : Kawase Hasui, le poète du paysage, Brigitte Koyama-Richard
- Musée : Ota City Folk Museum (Tokyo)
Article fondé sur l'ouvrage de Brigitte Koyama-Richard et les images du film « Color mokuhanga no dekiru made ». Merci au musée folklorique de la ville d'Ōta pour ses archives photographiques.