L'Enfer de Dante par Gustave Doré : toutes les gravures expliquées, cercle par cercle
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En 1861, un illustrateur strasbourgeois de 29 ans publie un immense in-folio qui va fixer, pour un siècle et demi, la manière dont le monde imagine l'Enfer. Les 75 gravures de Gustave Doré pour l'Enfer de Dante ont donné un visage à Charon, Minos, Géryon et Lucifer, et fait de Paolo et Francesca les amants maudits les plus célèbres de l'histoire de l'art.
Ce guide parcourt les 75 illustrations de L'Enfer par Doré, dans l'ordre, en suivant Dante et Virgile à travers les neuf cercles de l'Enfer : ce que montre chaque planche, quels damnés on y voit, et ce que Doré ajoute que Dante n'a jamais écrit. À lire comme un compagnon de lecture, comme une initiation à l'histoire de l'art, ou tout simplement pour choisir la gravure que vous voulez accrocher chez vous.
Sommaire
- Gustave Doré et l'Enfer de 1861
- L'Enfer de Dante en un coup d'œil : les neuf cercles
- La forêt obscure (chants I–II) : planches 1 à 7
- La porte de l'Enfer et l'Achéron (chant III) : planches 8 à 10
- Cercle 1 : les Limbes, planches 11 et 12
- Cercle 2 : la luxure, planches 13 à 18
- Cercle 3 : la gourmandise, planches 19 et 20
- Cercle 4 : l'avarice, planches 21 et 22
- Cercle 5 : la colère et le Styx, planches 23 à 25
- La cité de Dité : planches 26 à 28
- Cercle 6 : l'hérésie, planches 29 à 31
- Cercle 7 : la violence, planches 32 à 41
- Cercle 8 : la fraude, les Malebolge, planches 42 à 63
- Le puits des géants : planches 64 à 66
- Cercle 9 : la trahison, le lac gelé du Cocyte, planches 67 à 73
- La sortie : « revoir les étoiles », planches 74 et 75
- FAQ
Gustave Doré et l'Enfer de 1861
Gustave Doré (1832–1883) est déjà l'illustrateur le plus demandé de Paris lorsqu'il se fixe un objectif démesuré : illustrer les grands chefs-d'œuvre de la littérature mondiale dans une série de grands in-folio uniformes. Dante ouvre la marche. Les éditeurs reculent devant le coût d'un livre aussi luxueux, alors Doré finance lui-même L'Enfer. Publié par Hachette en 1861, il connaît un succès immédiat. Le Purgatoire et Le Paradis suivent en 1868 : la Divine Comédie complète compte 135 planches.
Ces images sont des gravures sur bois de bout. Doré dessine directement sur des blocs de buis, puis une équipe de graveurs de métier (Héliodore Pisan en tête) taille ses lavis et ses traits dans le bois. D'où l'aspect si particulier des planches : des noirs veloutés, des gris argentés, une lumière qui semble venir de nulle part. Doré n'est pas un illustrateur littéral. C'est un metteur en scène. Parois rocheuses immenses, perspectives vertigineuses, foules de corps : il fait sentir au lecteur l'échelle de l'Enfer, ce que le texte ne peut que décrire.
La numérotation ci-dessous suit l'ordre des planches dans le livre, de la forêt obscure du chant I jusqu'aux étoiles du chant XXXIV.
Doré chez vous : découvrez nos reproductions des gravures de Gustave Doré, imprimées sur papier de qualité musée.
L'Enfer de Dante en un coup d'œil : les neuf cercles
Dante imagine l'Enfer comme un immense entonnoir creusé sous Jérusalem. Plus on descend, plus les cercles se resserrent et plus les fautes sont graves : d'abord les péchés de faiblesse (l'incontinence), puis la violence, puis la fraude, et enfin la trahison, tout au fond, prise dans la glace autour de Lucifer.
| Zone | Faute | Gardien / figure clé | Chants | Planches de Doré |
|---|---|---|---|---|
| Forêt obscure et départ | — | Virgile, Béatrice | I–II | 7 |
| Vestibule et Achéron | Les neutres, les tièdes | Charon | III | 3 |
| Cercle 1 : Limbes | Non-baptisés et païens vertueux | Homère | IV | 2 |
| Cercle 2 | Luxure | Minos | V | 6 |
| Cercle 3 | Gourmandise | Cerbère | VI | 2 |
| Cercle 4 | Avarice et prodigalité | Plutus | VII | 2 |
| Cercle 5 : Styx | Colère et paresse morose | Phlégias | VII–VIII | 3 |
| Cité de Dité | — | Anges déchus, Furies | VIII–IX | 3 |
| Cercle 6 | Hérésie | Farinata | IX–XI | 3 |
| Cercle 7 | Violence (contre autrui, soi, Dieu) | Minotaure, centaures, Harpies, Géryon | XII–XVII | 10 |
| Cercle 8 : Malebolge | Fraude (10 fosses) | Démons Malebranche | XVIII–XXX | 22 |
| Puits des géants | — | Nemrod, Éphialte, Antée | XXXI | 3 |
| Cercle 9 : Cocyte | Trahison | Lucifer | XXXII–XXXIV | 7 |
| Sortie | — | — | XXXIV | 2 |
Un détail en dit long sur les choix de Doré : il laisse plusieurs chants sans aucune planche (XVI, XX et XXVII), mais en consacre six au chant V, celui de Paolo et Francesca, et sept au dernier cercle. Il illustre ce qui le bouleverse, pas simplement ce qui est « important ».
La forêt obscure (chants I–II)
1. La forêt obscure
« Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure. » Le plus célèbre incipit de la poésie européenne devient, sous la main de Doré, une cathédrale d'arbres. Dante est minuscule, hésitant, avalé par des troncs qui se referment sur lui comme les voûtes d'une église. La forêt, c'est le péché, la confusion, l'homme mûr qui a perdu sa route. Doré nous le fait sentir avant de nous le faire comprendre.
2. La panthère sur la colline
Dante tente de gravir une colline ensoleillée, promesse du salut, mais une bête légère au pelage tacheté lui barre le chemin : la lonza, que l'on traduit par panthère ou léopard, symbole traditionnel de la luxure. Doré place l'animal presque à hauteur du poète, gracieux et obstiné. Il n'attaque pas. Il empêche simplement de passer.
3. Le lion et la louve
Deux autres bêtes suivent : un lion à la tête haute, l'orgueil, et une louve décharnée qui semble chargée de toutes les convoitises, l'avidité, la plus redoutable des trois. C'est elle qui repousse finalement Dante vers les ténèbres. Les trois animaux forment la première allégorie du poème : les fautes qui empêchent l'homme de monter seul vers la lumière.
4. L'apparition de Virgile
Au moment du désespoir, une silhouette surgit : Virgile, le poète de l'Énéide, mort depuis treize siècles. Doré lui donne la couronne de laurier et la longue robe qu'il portera tout au long du livre, et une autorité calme, presque paternelle. Il propose à Dante la seule issue possible : non pas monter tout droit, mais descendre, à travers l'Enfer.
5. Le départ
Le dernier vers du chant I tient en une image simple : le guide marche devant, le disciple suit. Doré en fait un paysage, deux petites silhouettes traversant un désert de pierre. C'est un motif qu'il répétera pendant 70 planches : deux hommes, minuscules, face à quelque chose d'immense.
6. La tombée du jour
Le chant II s'ouvre au crépuscule : toutes les créatures vont se reposer, et Dante seul se prépare à une double épreuve, celle du chemin et celle de la pitié. Doré, maître des lumières du soir, laisse le ciel se vider de sa clarté. C'est aussi le chant du doute : Dante se demande si lui, qui n'est ni Énée ni saint Paul, est digne d'un tel voyage.
7. Béatrice envoie Virgile
Virgile rassure Dante en lui expliquant pourquoi il est venu : Béatrice, la femme que Dante a aimée et qui est morte jeune, est descendue du Ciel jusqu'aux Limbes pour lui demander de sauver son ami. C'est la seule planche lumineuse de l'ouverture : Doré entoure Béatrice de clarté, comme si une fenêtre s'ouvrait dans le monde souterrain. Tout le voyage naît d'un acte d'amour.
La porte de l'Enfer et l'Achéron (chant III)
8. La porte de l'Enfer
« Par moi l'on va dans la cité des pleurs… » L'inscription gravée au-dessus de la porte se termine par le vers le plus cité de L'Enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Doré représente la porte comme une bouche béante dans la roche, l'inscription taillée dans la pierre, et Dante agrippé à Virgile. C'est l'une des images les plus reproduites de la série, et la première où l'on sent vraiment l'échelle du lieu.
9. Charon
Un vieillard aux cheveux blancs, les yeux cerclés de flammes, traverse le fleuve noir en criant : « Malheur à vous, âmes perverses ! » Dante emprunte Charon à la mythologie antique et en fait un démon. Doré en fait une force de la nature : bras levé, barbe au vent, dominant une foule d'âmes tremblantes. Avant d'entrer dans l'Enfer proprement dit, Dante a déjà traversé le vestibule des neutres, ces âmes qui n'ont jamais pris parti et dont ni le Ciel ni l'Enfer ne veulent.
10. Les âmes au bord de l'Achéron
Dante compare les âmes aux feuilles d'automne qui tombent une à une de la branche. Elles maudissent Dieu et leurs parents, et pourtant elles se hâtent de traverser, car la justice divine les aiguillonne jusqu'à changer leur peur en désir. Doré entasse les corps nus sur la rive, une masse qui annonce les grandes scènes de foule des cercles à venir.
Cercle 1 : les Limbes (chant IV)
11. Les Limbes
Le premier cercle ne connaît pas de supplice, seulement des soupirs. Ici vivent les enfants morts sans baptême et les hommes et femmes vertueux nés avant le Christ. Leur seule peine est de désirer Dieu sans espoir. C'est la demeure de Virgile lui-même, ce qui explique sa tristesse. Doré emplit la planche d'une foule douce, grise, presque rêvée : le lieu le plus triste de l'Enfer en est aussi le plus paisible.
12. Homère et les grands poètes
Quatre figures majestueuses viennent à la rencontre des voyageurs : Homère, l'épée à la main, suivi d'Horace, d'Ovide et de Lucain. Ils accueillent Dante comme le sixième de leur compagnie, une fierté que le poète s'accorde sans fausse modestie. Plus loin, dans un noble château aux sept murailles, il aperçoit Aristote, Platon, Socrate, Euclide, Avicenne et les héros de Troie et de Rome. Doré compose la scène comme une assemblée de dieux sur une plaine brumeuse.
Cercle 2 : la luxure (chant V)
13. Minos
À l'entrée du deuxième cercle siège Minos, le roi légendaire de Crète, dont Dante fait un juge monstrueux. Chaque âme lui avoue tout, et il enroule sa queue autour de son corps autant de fois que le numéro du cercle où elle est condamnée. Doré en fait une figure colossale et impitoyable, dominant la file des âmes nues qui attendent à ses pieds.
14. L'ouragan infernal
Les luxurieux se sont laissé emporter par la passion de leur vivant. Morts, ils sont emportés pour toujours par un vent qui ne retombe jamais. C'est l'un des châtiments les plus élégants de Dante, et l'une des planches les plus spectaculaires de Doré : une spirale infinie de corps sur un ciel noir, comme des nuées d'étourneaux. L'image a inspiré peintres et cinéastes jusqu'à aujourd'hui.
15. Le cortège des amants
Virgile nomme les grandes figures de la tempête : Sémiramis, Didon, Cléopâtre, Hélène, Achille, Pâris, Tristan… plus de mille ombres que l'amour a arrachées à la vie. Dante remarque deux âmes qui volent ensemble et semblent si légères au vent, et demande à leur parler. Virgile lui conseille de les appeler au nom de l'amour qui les emporte.
16. Paolo et Francesca
Francesca da Rimini, mariée par raison politique à Gianciotto Malatesta, s'est éprise de son jeune frère Paolo. Le mari les a tués tous les deux. Son discours repose sur le célèbre triple « Amour… » : l'amour qui s'empare du cœur noble, l'amour qui n'exempte aucun être aimé d'aimer en retour, l'amour qui « nous conduisit à une même mort ». La planche de Doré, les deux amants enlacés et suspendus dans le vide, est sans doute l'image la plus reproduite de toute la série.
17. Les amants surpris
Francesca raconte comment tout a commencé : un jour, seuls, ils lisaient l'histoire de Lancelot et Guenièvre. Au passage du baiser, Paolo l'a embrassée sur la bouche, tout tremblant. Ce jour-là, dit-elle, ils ne lurent pas plus avant. Doré quitte un instant l'Enfer pour montrer la scène sur terre : c'est le seul moyen de montrer ce que Dante tait, l'épée du mari qui met fin à l'histoire.
18. Dante s'évanouit
Pendant que Francesca parle, Paolo pleure. Submergé de pitié, Dante perd connaissance et tombe comme tombe un corps mort, le célèbre dernier vers du chant. Six planches pour un seul chant : Doré partageait visiblement la fascination romantique pour ces amants, qui avaient déjà inspiré Ingres, Ary Scheffer et, plus tard, Le Baiser de Rodin.
Cercle 3 : la gourmandise (chant VI)
19. Cerbère
Les gourmands gisent dans une boue puante, sous une pluie éternelle de grêle, d'eau sale et de neige, pendant que Cerbère, le chien à trois têtes de la mythologie, les griffe et les écorche. Pour passer, Virgile se contente de jeter une poignée de terre dans ses trois gueules béantes. Doré donne au monstre un corps mi-chien mi-démon, surgissant de l'averse.
20. Ciacco
L'un des gourmands se redresse : Ciacco (« le pourceau »), un Florentin. Il décrit sa ville comme un sac plein d'envie jusqu'à déborder, et livre la première des prophéties politiques qui traversent L'Enfer : la guerre civile entre les factions florentines. Puis il retombe dans la boue, pour ne plus se relever avant le Jugement dernier.
Cercle 4 : l'avarice (chant VII)
21. Plutus
Le gardien du quatrième cercle accueille les voyageurs par un cri qui intrigue les commentateurs depuis sept siècles : « Pape Satàn, pape Satàn aleppe ! » Plutus, dieu de la richesse, est ici un démon boursouflé. Un seul mot de Virgile suffit à l'abattre, comme les voiles gonflées par le vent retombent quand le mât se brise.
22. Avares et prodigues
Deux foules poussent avec leur poitrine d'énormes poids en sens contraire autour du cercle. Elles se heurtent, s'insultent (« Pourquoi garder ? », « Pourquoi gaspiller ? »), font demi-tour et recommencent. Dante remarque que beaucoup furent des clercs, des papes et des cardinaux. Doré joue sur la mécanique absurde et sans fin du supplice : une machine humaine tournant dans le vide.
Cercle 5 : la colère et le Styx (chants VII–VIII)
23. Les coléreux dans le Styx
Dans la boue noire du Styx, les coléreux se frappent des mains, de la tête, de la poitrine et des pieds, et se déchirent à coups de dents. Sous la surface, les moroses, ceux qui furent aigris et renfrognés, gargouillent et font des bulles. Les corps de Doré émergent du marais comme dans un tableau de bataille, mais sans aucune cause qui vaille.
24. Phlégias
Un feu de signal brille au sommet d'une tour, et une barque arrive, rapide comme une flèche : Phlégias, roi mythologique puni pour avoir incendié le temple d'Apollon, fait traverser le marais aux deux poètes. La barque s'enfonce sous le poids de Dante, le seul corps vivant qu'elle ait jamais porté. Au loin, les tours rougeoyantes de la cité de Dité commencent à apparaître.
25. Filippo Argenti
Une âme couverte de fange s'agrippe au bord de la barque : Filippo Argenti, chevalier florentin connu pour sa violence, et ennemi personnel de Dante. Pour une fois, le poète n'a aucune pitié et souhaite le voir replongé dans la boue, et Virgile l'approuve. Les autres coléreux se jettent sur Argenti, qui retourne ses dents contre lui-même. C'est l'une des scènes les plus noires du livre, et la plus humaine de Dante.
La cité de Dité (chants VIII–IX)
26. Les portes de Dité
Derrière les murailles de fer de Dité commence le bas Enfer, où sont punis les péchés de malice. Plus de mille anges déchus se pressent sur les remparts et claquent les portes au nez de Virgile. Pour la première fois, le guide est impuissant, et Dante est terrifié. Doré multiplie les silhouettes ailées sur les murs : toute une armée de rebelles.
27. Les trois Furies
Au sommet d'une tour ardente apparaissent les trois Furies, tachées de sang, ceintes d'hydres vertes, des serpents cornus en guise de cheveux. Elles se déchirent la poitrine et appellent Méduse pour changer Dante en pierre. Virgile le fait se retourner et lui couvre les yeux de ses propres mains. Doré joue sur la verticale : trois femmes monstrueuses contre le ciel et, tout en bas, deux petits hommes.
28. Le messager céleste
Dans un fracas de tonnerre, un envoyé du Ciel traverse le Styx sans se mouiller les pieds. Les damnés s'enfuient devant lui comme des grenouilles devant la couleuvre. D'une simple baguette, il ouvre les portes de Dité, admoneste les démons et repart sans un mot pour les voyageurs. Doré, qui adore les contrastes, place une figure de pure lumière au milieu de la planche noire.
Cercle 6 : l'hérésie (chants IX–XI)
29. Les tombeaux ardents
À l'intérieur des murs s'étend un immense cimetière de tombeaux ouverts, chauffés au rouge par des flammes. Les hérétiques y sont couchés, regroupés par sectes, et les couvercles seront scellés pour toujours après le Jugement dernier. La perspective de sarcophages qui s'enfoncent jusqu'à l'horizon est l'une des compositions les plus saisissantes de Doré.
30. Farinata
D'un des tombeaux, un homme se dresse jusqu'à la ceinture, comme s'il tenait l'Enfer en grand mépris : Farinata degli Uberti, chef des Gibelins et adversaire de la famille de Dante. Même dans le supplice, il reste fier, et parle politique. Doré saisit cette dignité obstinée, le buste droit d'un chef qui surgit des flammes.
31. Le tombeau du pape Anastase
Pour s'habituer à la puanteur qui monte des profondeurs, les poètes s'arrêtent derrière un grand tombeau portant l'inscription « Je garde le pape Anastase ». Virgile profite de cette pause pour expliquer l'architecture du bas Enfer : violence, fraude, trahison. Pour le lecteur, le chant XI est le plan des lieux. Pour Doré, c'est un moment de silence, deux silhouettes à l'ombre d'un monument.
Cercle 7 : la violence (chants XII–XVII)
Le septième cercle se divise en trois girons : la violence contre autrui (meurtriers et tyrans), contre soi-même (suicidés et dissipateurs) et contre Dieu, la nature et l'art (blasphémateurs, sodomites et usuriers, selon la classification de Dante). Doré lui consacre dix planches, dont certains de ses monstres les plus célèbres.
32. Le Minotaure
Sur un chaos de rochers effondrés, un éboulement causé par le tremblement de terre à la mort du Christ, se tient le Minotaure, gardien des violents. À la vue des poètes, il se mord lui-même de rage. Virgile le nargue en lui rappelant Thésée, et le monstre se débat comme un taureau qui a reçu le coup mortel. Dante et Virgile en profitent pour se faufiler.
33. Les centaures
Des milliers de centaures galopent le long du Phlégéthon et criblent de flèches toute âme qui sort du sang plus haut que sa faute ne le permet. Leur chef, Chiron, le sage précepteur d'Achille, écarte sa barbe d'une flèche pour parler. Il donne une escorte aux poètes : Nessus, le centaure mort pour avoir voulu enlever l'épouse d'Hercule.
34. Le fleuve de sang
Porté par Nessus, Dante voit les tyrans plongés jusqu'aux sourcils dans le sang bouillant (Alexandre, Denys de Syracuse, Attila), puis les meurtriers immergés jusqu'à la gorge. Plus le crime est lourd, plus l'âme est enfoncée. Doré déploie le fleuve comme un vaste paysage infernal, où les têtes des damnés ponctuent la surface.
35. Les Harpies
Le deuxième giron est une forêt sans sentier, aux feuilles non pas vertes mais noires, aux branches noueuses et épineuses. Dans les branches nichent les Harpies, oiseaux à visage de femme, aux larges ailes et aux pattes griffues, qui se nourrissent des feuilles. La forêt des suicidés de Doré est l'une des images les plus obsédantes du livre, souvent reprise par les illustrateurs de fantasy et d'horreur.
36. L'arbre qui saigne
Sur le conseil de Virgile, Dante casse un rameau. Le tronc saigne et crie : les suicidés ont été changés en arbres et ne parlent que par leurs blessures. Celui-ci est Pier della Vigna, secrétaire de l'empereur Frédéric II, qui s'est donné la mort après avoir été accusé à tort de trahison. Doré montre l'instant précis : la branche cassée, la sève sombre, Dante qui recule.
37. La chasse des dissipateurs
Un fracas dans les fourrés : deux âmes nues passent en courant, poursuivies par une meute de chiennes noires et affamées. Ce sont des dissipateurs, violents contre leurs propres biens : Lano de Sienne et Jacopo da Sant'Andrea. Les chiennes rattrapent le second et le mettent en pièces. Doré en fait une sombre scène de chasse, la meute plongeant entre les troncs.
38. La pluie de feu
Le troisième giron est un désert de sable brûlant où tombent lentement de larges flocons de feu, comme la neige sur les Alpes par temps calme. Les blasphémateurs gisent sur le dos, d'autres sont accroupis ou errent sans fin. Parmi eux, le géant Capanée, qui a défié Jupiter, insulte encore les dieux. Doré transforme la comparaison de Dante en poésie : une chute de neige enflammée sur un désert noir.
39. Brunetto Latini
Une âme au visage brûlé saisit Dante par le pan de sa robe : c'est Brunetto Latini, le savant qui lui a enseigné comment l'homme se rend éternel. La scène est l'une des plus émouvantes du poème : Dante parle avec un profond respect et une vraie gratitude au maître qu'il a pourtant placé en Enfer. Doré saisit le geste de reconnaissance entre le vivant et le damné.
40. Géryon
De l'abîme monte Géryon, image de la fraude : le visage d'un honnête homme, le corps d'un serpent couvert de nœuds et de cercles, des pattes velues et une queue fourchue terminée par un dard de scorpion. C'est l'une des grandes inventions de Dante, et Doré lui donne toute sa majesté ambiguë, le visage calme au-dessus du monstre enroulé.
41. La descente sur Géryon
Le seul moyen de descendre au huitième cercle, c'est le dos du monstre. Géryon nage dans l'air en lents cercles, comme un faucon qui revient au fauconnier, tandis que Dante s'agrippe, terrifié, voyant des flammes et entendant des plaintes en contrebas. Doré signe l'une des premières grandes images de « vol » de l'illustration : le vertige, le vide, et deux hommes minuscules sur un monstre.
Monstres, démons et géants : le bestiaire de Doré continue dans notre collection Gustave Doré, du Léviathan aux monstres marins du Roland furieux.
Cercle 8 : la fraude, les Malebolge (chants XVIII–XXX)
Le huitième cercle, les Malebolge (« mauvaises poches »), est un immense amphithéâtre de pierre divisé en dix fosses concentriques, enjambées par des ponts de roche. Chaque fosse punit une forme de fraude. C'est le cercle que Doré a le plus illustré : 22 planches.
42. Ruffians et séducteurs
Dans la première fosse, deux colonnes de pécheurs nus marchent en sens contraire, chassées par des démons cornus armés de grands fouets. Nul n'attend le deuxième ni le troisième coup, note Dante. D'un côté les ruffians, qui vendaient des femmes à d'autres, de l'autre les séducteurs, dont le héros mythologique Jason, qui abandonna Hypsipyle et Médée.
43. Les flatteurs
Dans la deuxième fosse, les flatteurs se vautrent dans les excréments, la même matière, suggère Dante, que leurs paroles. L'un d'eux, Alessio Interminei de Lucques, en est si couvert que Dante ne saurait dire s'il était laïc ou clerc. Doré, jamais vulgaire, fait de la fosse un abîme sombre et poisseux, vu du haut du pont.
44. Thaïs
Virgile désigne une femme échevelée qui se griffe de ses ongles souillés, tantôt accroupie, tantôt debout : Thaïs, la courtisane d'une comédie latine de Térence, punie pour une réponse flatteuse faite à son amant. Avec cette figure solitaire, presque théâtrale, Doré clôt le chant des flatteurs.
45. Le pape simoniaque
Les simoniaques, qui ont vendu les choses sacrées et les charges de l'Église, sont plantés la tête en bas dans des trous de la roche, la plante des pieds en feu. L'un d'eux, le pape Nicolas III, prend Dante pour Boniface VIII, le pape vivant que Dante haïssait, et s'étonne qu'il arrive « si tôt ». C'est l'attaque la plus audacieuse de Dante contre la corruption de l'Église, et Doré montre le poète penché sur le trou, à l'écoute.
46. La poix bouillante
Doré saute la quatrième fosse, celle des devins à la tête tournée vers le dos, et passe directement à la cinquième. Ici, les fonctionnaires corrompus (les prévaricateurs) bouillent dans un lac de poix, comme le goudron de l'arsenal de Venise. Un démon noir arrive portant sur ses épaules un magistrat de Lucques et le jette dedans. Les autres l'enfoncent à coups de crocs, comme des cuisiniers qui repoussent la viande au fond de la marmite.
47. Les Malebranche
Les démons de cette fosse, les Malebranche (« mauvaises griffes »), portent des noms grotesques : Malacoda, Scarmiglione, Barbariccia, Graffiacane… Ils se ruent sur Virgile, crocs levés. Lui demande calmement à parler à leur chef, et Malacoda les laisse passer, en leur donnant une escorte (et un mensonge sur un pont). Ces chants sont l'intermède comique de L'Enfer, et Doré s'amuse visiblement à dessiner la bande de diables.
48. L'évasion de Ciampolo
Un damné de Navarre, Ciampolo, a été harponné hors de la poix. Il propose de faire venir d'autres damnés si les démons s'écartent, puis profite de leur distraction pour replonger. Le démon Alichino s'élance à sa poursuite, mais trop tard : « Tu es pris ! » crie-t-il, en vain. Doré saisit l'instant du plongeon, une scène de farce dans un décor gothique.
49. La rixe des démons
Furieux d'avoir été joué, le démon Calcabrina se retourne contre Alichino. Les deux s'agrippent en plein vol comme des rapaces et tombent ensemble dans le lac bouillant, où ils restent collés comme des mouches. Leurs compagnons doivent les repêcher à coups de crocs. Dante et Virgile profitent de la confusion pour s'éclipser.
50. La fuite
Les démons se lancent à la poursuite des poètes. Virgile prend Dante dans ses bras, comme une mère saisit son enfant quand la maison brûle, et se laisse glisser le long de la paroi jusqu'à la fosse suivante, où les démons n'ont pas le droit de les suivre. C'est l'une des images les plus tendres du livre : le guide devient un père.
51. Les hypocrites
Dans la sixième fosse, les hypocrites avancent avec une lenteur infinie, écrasés par de grandes chapes à capuchon : dorées et éblouissantes à l'extérieur, en plomb massif à l'intérieur. Deux d'entre eux s'adressent à Dante : Catalano et Loderingo, deux « Frères joyeux » de Bologne censés maintenir la paix à Florence. Doré dessine une procession de moines courbés sous le poids de leurs apparences.
52. Caïphe
À terre, crucifié par trois pieux, gît Caïphe, le grand prêtre qui conseilla qu'un seul homme meure pour le peuple. Chaque hypocrite qui passe le piétine de tout le poids de sa chape de plomb. Doré renverse la Crucifixion : la croix est couchée et le condamné est écrasé par la foule.
53. Les voleurs et les serpents
La septième fosse grouille de plus de serpents que tous les déserts de Libye. Les voleurs y courent nus, les mains liées dans le dos par les reptiles. L'un d'eux, Vanni Fucci, est mordu, s'enflamme, tombe en cendres et se reforme, comme le phénix. L'enchevêtrement de corps et de reptiles est l'une des planches les plus virtuoses de Doré.
54. La métamorphose
Un serpent à six pattes bondit sur le voleur Agnello Brunelleschi et s'y accroche comme le lierre. Leurs deux corps fondent ensemble comme de la cire chaude, et leurs deux têtes n'en font plus qu'une. Dante se vante ici de surpasser Ovide et Lucain dans l'art de la métamorphose. Doré relève le défi et montre la fusion monstrueuse en train de se faire.
55. Les flammes des mauvais conseillers
Penché depuis le pont, Dante voit la huitième fosse constellée de flammes, comme les lucioles qu'aperçoit un paysan dans la vallée un soir d'été. Chaque flamme cache un mauvais conseiller. Une flamme à deux pointes renferme Ulysse et Diomède. Ulysse raconte son dernier voyage au-delà des colonnes d'Hercule, pour suivre vertu et connaissance, et son naufrage en vue d'une montagne : l'un des passages les plus célèbres de L'Enfer.
56. Mahomet
La neuvième fosse punit les « semeurs de discorde », dont le corps est fendu par l'épée d'un démon, comme ils ont fendu les communautés. Reprenant les vues polémiques du christianisme médiéval, Dante y place le prophète Mahomet, ainsi qu'Ali. Ce passage est aujourd'hui largement considéré comme offensant, et certaines éditions et adaptations modernes choisissent de ne pas reproduire l'illustration. Il reste un document important pour comprendre le regard que l'Occident médiéval portait sur l'islam, et sa transmission jusqu'au XIXe siècle.
57. Pier da Medicina
Une âme à la gorge percée, au nez tranché et à qui il ne reste qu'une oreille se redresse pour parler : Pier da Medicina, qui semait la haine entre les seigneurs de Romagne. À côté de lui, Curion, celui qui poussa César à franchir le Rubicon, ne peut plus parler : on lui a coupé la langue. Le châtiment reflète toujours la faute. Les spécialistes appellent ce principe le contrapasso.
58. Bertran de Born
Voici l'une des images les plus saisissantes de tout L'Enfer : un corps sans tête qui marche en tenant sa tête tranchée par les cheveux, comme une lanterne. La tête parle. C'est Bertran de Born, troubadour limousin accusé d'avoir dressé le jeune prince Henri contre son père, le roi Henri II d'Angleterre. Pour avoir séparé le père et le fils, il est séparé de sa propre tête. Doré en fait une apparition cauchemardesque dans la pénombre.
59. Geri del Bello
Les yeux de Dante sont comme ivres de tant de blessures, et Virgile doit le secouer : pourquoi regarde-t-il encore ? Dante avoue qu'il cherchait quelqu'un. Virgile l'a vu : Geri del Bello, un cousin du père de Dante, assassiné et jamais vengé par sa famille, qui pointait vers le poète un doigt menaçant. Une histoire de vendetta familiale, racontée au bord de l'abîme.
60. Les falsificateurs frappés
La dixième et dernière fosse est un hôpital de l'Enfer. Les falsificateurs (alchimistes, faux-monnayeurs, imposteurs et menteurs) gisent les uns sur les autres, rongés par la maladie, l'hydropisie, la fièvre et la lèpre. Dante compare la scène à la peste de l'île d'Égine, quand tout le peuple mourut. Doré dessine un champ de corps qui s'étend jusque dans l'obscurité.
61. Griffolino et Capocchio
Deux damnés sont assis l'un contre l'autre comme deux poêlons qu'on appuie pour les chauffer, couverts de croûtes qu'ils grattent furieusement de leurs ongles, comme un couteau écaille un poisson. Ce sont deux alchimistes : Griffolino d'Arezzo, brûlé pour s'être vanté de savoir voler, et Capocchio, qui singeait la nature en contrefaisant les métaux.
62. Gianni Schicchi
Deux ombres nues et enragées traversent la fosse en mordant comme des porcs échappés de la soue. L'une plante ses crocs dans la nuque de Capocchio et le traîne, le ventre raclant le sol. C'est Gianni Schicchi, qui se fit passer pour le défunt Buoso Donati afin de dicter un faux testament en sa faveur. L'histoire a inspiré l'opéra-bouffe de Puccini, Gianni Schicchi (1918).
63. Myrrha
L'autre ombre enragée est Myrrha, la princesse des Métamorphoses d'Ovide qui prit l'apparence d'une autre femme pour tromper son propre père. Elle est punie ici comme imposteur, falsificatrice de sa propre personne. Le chant se termine sur une querelle comique entre maître Adam, faux-monnayeur gonflé d'hydropisie, et Sinon, le Grec qui trompa les Troyens avec le cheval de bois. Virgile reproche à Dante de l'écouter avec trop de plaisir.
Le puits des géants (chant XXXI)
64. Nemrod
Dans la brume, Dante croit voir des tours, comme celles de Monteriggioni. Ce sont en réalité des géants, enfoncés jusqu'à la ceinture dans le puits qui mène au dernier cercle. Le premier est Nemrod, le bâtisseur de la tour de Babel, qui ne sait plus que baragouiner une phrase sans sens et souffler dans son cor. Doré joue sur l'ambiguïté entre architecture et corps : les géants font partie du paysage.
65. Éphialte
Plus loin se dresse Éphialte, l'un des géants qui tentèrent d'escalader l'Olympe, ligoté par une chaîne qui fait cinq fois le tour de son corps. Quand il se secoue, la terre tremble plus violemment que lors d'un séisme. Dante, terrifié, n'a jamais eu aussi peur de mourir. Le géant de Doré, tout en muscles et en rage, rappelle les nus de Michel-Ange.
66. Antée
Antée, le seul géant laissé libre parce qu'il n'a pas pris part à la révolte contre les dieux, accepte d'aider les voyageurs. Il prend les deux poètes dans sa main et les dépose doucement sur la glace du dernier cercle, puis se redresse comme le mât d'un navire. La contre-plongée donne une idée de l'échelle vertigineuse que Doré voulait pour tout le livre.
Cercle 9 : la trahison, le lac gelé du Cocyte (chants XXXII–XXXIV)
Au fond de l'Enfer, il n'y a pas de feu, seulement de la glace. Les traîtres sont pris dans le lac gelé du Cocyte, en quatre zones : la Caïne (traîtres à leurs proches), l'Anténore (à leur patrie ou à leur parti), la Ptolémée (à leurs hôtes) et la Giudecca (à leurs seigneurs et bienfaiteurs). Plus la trahison est grave, plus ils sont enfoncés dans la glace.
67. Les traîtres pris dans la glace
Le lac est gelé si dur qu'une montagne tombant dessus ne le ferait pas craquer. Les traîtres y sont pris jusqu'au visage, comme des grenouilles qui sortent le museau de l'eau, la tête baissée, claquant des dents comme des becs de cigognes. Deux frères qui se sont entretués sont gelés si près l'un de l'autre que leurs cheveux se mêlent. La planche glacée et lunaire de Doré tranche avec toutes les flammes qui précèdent.
68. Bocca degli Abati
En marchant parmi les têtes, Dante en heurte une du pied, en plein visage. L'âme refuse de dire son nom, alors Dante l'empoigne par les cheveux et en arrache des touffes entières. Un autre damné la dénonce : c'est Bocca degli Abati, qui provoqua la défaite des Guelfes florentins à Montaperti en tranchant la main du porte-étendard. Au fond de la trahison, même Dante devient cruel.
69. Ugolin et Ruggieri
Dans un même trou de glace, deux têtes : l'une ronge le crâne de l'autre, là où la nuque rejoint le cerveau, comme un affamé mord dans du pain. Celui qui mange est le comte Ugolin della Gherardesca, sa victime l'archevêque Ruggieri de Pise. Dante lui demande pourquoi, et la réponse occupe tout le chant suivant : l'un des récits les plus terribles de toute la littérature.
70. Ugolin et ses fils
En 1289, trahi par Ruggieri, Ugolin est enfermé dans une tour de Pise avec ses fils et petits-fils, et la porte est clouée. Quand il se mord les mains de douleur, les enfants croient qu'il a faim et lui offrent leur propre chair. La scène a fasciné le XIXe siècle : Jean-Baptiste Carpeaux sculptait son Ugolin au moment même où Doré gravait le sien, et Rodin reprendra le sujet.
71. Un à un
Le quatrième jour, Gaddo se jette aux pieds de son père, lui demande pourquoi il ne l'aide pas, et meurt. Ugolin voit les trois autres tomber un à un entre le cinquième et le sixième jour. Doré, d'ordinaire si théâtral, choisit ici la retenue : une pièce close, quelques corps, l'obscurité.
72. La faim plus forte que la douleur
Devenu aveugle, Ugolin tâtonne sur les corps et appelle ses enfants pendant deux jours après leur mort. « Puis la faim fut plus forte que la douleur. » Le vers est volontairement ambigu, et les lecteurs en débattent depuis des siècles : Ugolin est-il simplement mort de faim, ou la faim l'a-t-elle poussé à l'impensable ? Dante ne le dit pas. Ugolin se tait et retourne ronger le crâne de son ennemi.
73. Lucifer, empereur de l'Enfer
Au centre de la Terre, dans la glace de la Giudecca, où les traîtres à leurs seigneurs sont entièrement pris comme des fétus dans du verre, Dante voit l'empereur du royaume de douleur sortir de la glace à mi-poitrine : Lucifer, jadis le plus beau des anges. Doré l'installe dans une immense caverne hérissée de stalactites de glace, ses ailes de chauve-souris déployées d'une paroi à l'autre, dont le battement produit le vent qui gèle le Cocyte. Au premier regard, il paraît presque pensif, les coudes sur la glace, les mains portées au visage. Regardez de plus près : entre ses doigts, il broie un damné, Judas. Tout autour, les traîtres gisent pris dans la glace comme des débris, et sur un rebord à droite, Dante et Virgile ne sont que deux minuscules silhouettes blanches.
Bonus : l'autre Lucifer de Doré
Il existe un autre Lucifer de Doré, beaucoup plus rare, qui ne figure pas parmi les 75 planches de l'édition courante. Le cadrage n'a rien à voir : plus de caverne de glace, le géant occupe toute l'image. Accroupi, barbu, la chevelure en désordre, il nous fixe d'un regard furieux, ses ailes griffues déployées derrière lui comme un dais. Il tient Judas à deux mains contre sa bouche, la tête du traître dedans et ses jambes pendant dehors, exactement comme le décrit Dante, et ses deux autres visages se devinent de profil. Sur la rive, Dante se serre contre Virgile. D'où vient cette planche, et pourquoi a-t-elle été écartée ? Son histoire reste à écrire. Côte à côte, les deux gravures montrent deux façons d'imaginer le même monstre : le souverain lointain, presque pensif, et le dévoreur vu de près.
La sortie : « revoir les étoiles » (chant XXXIV)
74. Le chemin caché
Pour sortir, Virgile descend le long des flancs velus de Lucifer, Dante accroché à son cou. Au centre de la Terre, ils se retournent : désormais, ils montent. Un étroit tunnel naturel, creusé par un ruisseau, les mène vers l'autre hémisphère. Ils marchent sans prendre de repos jusqu'à apercevoir, par une ouverture ronde, les belles choses que porte le ciel.
75. Et nous sortîmes revoir les étoiles
« Et de là nous sortîmes revoir les étoiles. » Après 74 planches de ténèbres, Doré termine sur le ciel nocturne. Le même mot, « étoiles », clôt chacune des trois parties de la Divine Comédie, et Doré en fait la récompense du voyage. Les deux silhouettes minuscules de la première planche sont de retour, toujours petites face au monde, mais cette fois tournées vers la lumière. Le voyage continue, au Purgatoire.
Poursuivre le voyage : le Purgatoire de Doré est aussi dans notre catalogue, à commencer par Arachné, l'une de ses planches les plus saisissantes. Découvrez toutes nos reproductions des gravures de Gustave Doré.
FAQ : L'Enfer de Gustave Doré
Combien d'illustrations Gustave Doré a-t-il réalisées pour L'Enfer de Dante ?
Doré a réalisé 75 illustrations pleine page pour L'Enfer, publié en 1861. Avec Le Purgatoire et Le Paradis (1868), sa Divine Comédie compte 135 planches.
Quand et par qui les gravures de L'Enfer ont-elles été publiées ?
Le livre a été publié à Paris par Hachette en 1861, en grand in-folio. Doré, qui n'avait pas encore 30 ans, a largement financé l'édition lui-même, les éditeurs la jugeant trop coûteuse. Son succès a lancé sa série de grands classiques illustrés.
Quelle technique Doré a-t-il utilisée ?
Ce sont des gravures sur bois de bout. Doré dessinait ses compositions directement sur des blocs de buis, puis des graveurs de métier, dont Héliodore Pisan, les taillaient. Le résultat imprimé est une image en noir et blanc aux gris d'une extrême finesse.
Quels sont les neuf cercles de l'Enfer ?
1. Les Limbes, 2. la luxure, 3. la gourmandise, 4. l'avarice, 5. la colère, 6. l'hérésie, 7. la violence, 8. la fraude (les Malebolge, dix fosses) et 9. la trahison (le lac gelé du Cocyte, avec Lucifer en son centre).
Les illustrations de Gustave Doré sont-elles dans le domaine public ?
Oui. Doré est mort en 1883 et ses œuvres sont dans le domaine public. Attention toutefois : certaines institutions fixent leurs propres conditions pour la réutilisation commerciale de leurs numérisations.
Quelles sont les planches les plus célèbres de L'Enfer de Doré ?
La porte de l'Enfer, Charon, Paolo et Francesca dans l'ouragan, la forêt des Harpies, Géryon, Ugolin et Lucifer sont parmi les plus reproduites. Ce sont aussi celles qui rendent le mieux, encadrées sur un mur.
Les démons de Doré ne sont qu'une facette des grands bestiaires du monde. Si ses monstres vous fascinent, découvrez ceux du Japon dans notre guide complet des yokai.